Les nouveaux Léviathans I — Histoire d’une conversion capitaliste

L’équipe de Framasoft, “réseau dédié à la promotion du « libre » en général et du logiciel libre en particulier”, participe activement à la préparation du Paris Open Source Summit grâce à un ensemble de contributions au sein de la thématique “Souveraineté” de l’événement. Pour mieux comprendre les fondements qui portent les actions de Framasoft, nous publierons la série d’articles “Leviathans” écrits par Christophe Masutti, co-président de l’association. L’ensemble des articles est également disponible au format epub, ou sur le blog de Framasoft.

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Christophe Masutti – Photo : cc-by-sa par Violaine

Qu’est-ce qui fait courir Framasoft ? De la campagne Dégooglisons à l’initiative C.H.A.T.O.N.S quelles idées ont en tête les acteurs et soutiens de l’association ? Vous êtes curieux ? Vous prendrez bien une tranche de Léviathan ?

Pour vous inviter à aller au-delà des apparences (la sympathique petite tribu d’amateurs gaulois qui veut modestement mettre son grain de sable dans la loi des entreprises hégémoniques) nous vous proposons non seulement un moment de réflexion, mais pour une fois une série de considérations nourries, argumentées et documentées sur l’état de bascule que nous vivons et dans lequel nous prétendons inscrire notre action avec vous.

Jamais le logiciel libre et les valeurs qu’il porte n’ont été autant à la croisée des chemins, car il ne s’agit pas de proposer seulement des alternatives techniques, c’est un défi économique et politique qu’il doit relever.

Entre les États qui nous surveillent et les GAFAM qui nous monétisent, jamais le refuge du secret, celui de l’intime, n’a été aussi attaqué ni menacé. Pour représenter le monstre à plusieurs têtes, Christophe Masutti qui est l’auteur de cette série de réflexions, a choisi la figure emblématique du Léviathan, forgée déjà par Hobbes en particulier pour désigner l’État toujours plus avide de domination.

C’est donc une série de Léviathans nouveaux et anciens que nous vous invitons à découvrir par étapes, tout au long de cette semaine, qui vous conduiront peut-être à comprendre et adopter notre démarche. Car une fois établies les sources du mal et posé le diagnostic, que faire ? Les perspectives que nous proposons seront peut-être les vôtres.


Note de l’auteur :

Dans cette première partie (Léviathans I), je tente de synthétiser les transformations des utopies numériques des débuts de l’économie informatique vers ce que S. Zuboff nomme le « capitalisme de surveillance ». Dans cette histoire, le logiciel libre apparaît non seulement comme un élément disruptif présent dès les premiers âges de cette conversion capitaliste (Léviathans Ia), mais aussi comme le moyen de faire valoir la primauté de nos libertés individuelles face aux comportements imposés par un nouvel ordre numérique (Léviathans Ib). La dégooglisation d’Internet n’est plus un souhait, c’est un impératif !


Techno-capitalisme

Longtemps nous avons cru que le versant obscur du capitalisme était le monopole. En écrasant le marché, en pratiquant des prix arbitraires, en contrôlant les flux et la production à tous les niveaux, un monopole est un danger politique. Devant la tendance monopolistique de certaines entreprises, le gouvernement américain a donc très tôt mis en place une stratégie juridique visant à limiter les monopoles. C’est le Sherman Anti-Trust Act du 2 juillet 1890, ce qui ne rajeunit pas l’économie moderne. Avec cette loi dont beaucoup de pays ont adopté les principes, le fameux droit de la concurrence a modelé les économies à une échelle mondiale. Mais cela n’a pas pour autant empêché l’apparition de monopoles. Parmi les entreprises ayant récemment fait l’objet de poursuites au nom de lois anti-trust sur le territoire américain et en Europe, on peut citer Microsoft, qui s’en est toujours tiré à bon compte (compte tenu de son placement financier).

Que les procès soient gagnés ou non, les firmes concernées dépensent des millions de dollars pour leur défense et, d’une manière ou d’une autre, trouvent toujours un moyen de contourner les procédures. C’est le cas de Google qui, en août 2015, devant l’obésité due à ses multiples activités, a préféré éclater en plusieurs sociétés regroupées sous une sorte de Holding nommée Alphabet. Crainte de se voir poursuivie au nom de lois anti-trust ? Non, du moins ce n’est pas le premier objectif  : ce qui a motivé cet éclatement, c’est de pouvoir rendre plus claires ses différentes activités pour les investisseurs.

Alphabet. CC-by-sa, Framatophe

Investir dans les sociétés qui composent Alphabet, ce serait donc leur permettre à toutes de pouvoir initier de nouveaux projets. N’en a-t-il toujours pas été ainsi, dans le monde capitaliste ? Investir, innover, produire pour le bien de l’humanité. Dans ce cas, quel danger représenterait le capitalisme ? Aucun. Dans le monde des technologies numériques, au contraire, il constitue le moteur idéal pour favoriser toute forme de progrès social, technique et même politique. Dans nos beaux pays industriels avancés (hum !) nous n’en sommes plus au temps des mines à charbon et des revendications sociales à la Zola  : tout cela est d’un autre âge, celui où le capitalisme était aveugle. Place au capitalisme éclairé.

Convaincu ? pas vraiment n’est-ce pas ? Et pourtant cet exercice de remise en question du capitalisme a déjà été effectué entre la fin des années 1960 et les années 1980. Cette histoire est racontée par Fred Turner, dans son excellent livre Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand un homme d’influence1. Dans ce livre, Fred Turner montre comment les mouvements communautaires de contre-culture ont soit échoué par désillusion, soit se sont recentrés (surtout dans les années 1980) autour de techno-valeurs, en particulier portées par des leaders charismatiques géniaux à la manière de Steve Jobs un peu plus tard. L’idée dominante est que la revendication politique a échoué à bâtir un monde meilleur ; c’est en apportant des solutions techniques que nous serons capables de résoudre nos problèmes.

Ne crachons pas dans la soupe ! Certains principes qui nous permettent aujourd’hui de surfer et d’aller sur Wikipédia, sont issus de ce mouvement intellectuel. Prenons par exemple Ted Nelson, qui n’a rien d’un informaticien puisqu’il est sociologue. Au milieu des années 1960, il invente le terme hypertext par lequel il entend la possibilité de lier entre eux des documents à travers un réseau documentaire. Cela sera formalisé par la suite en système hypermédia (notamment avec le travail de Douglas Engelbart). Toujours est-il que Ted Nelson, en fondant le projet Xanadu a proposé un modèle économique d’accès à la documentation et de partage d’informations (pouvoir par exemple acheter en ligne tel ou tel document et le consulter en lien avec d’autres). Et il a fallu attendre dix ans plus tard l’Internet de papa pour développer de manière concrète ce qui passait auparavant pour des utopies et impliquait un changement radical de modèle (ici, le rapport livresque à la connaissance, remplacé par une appropriation hypertextuelle des concepts).

La conversion des hippies de la contre-culture nord-américaine (et d’ailleurs aussi) au techno-capitalisme ne s’est donc pas faite à partir de rien. Comme bien souvent en histoire des techniques, c’est la convergence de plusieurs facteurs qui fait naître des changements technologiques. Ici les facteurs sont :

  • des concepts travaillés théoriquement comme l’hypertext, l’homme augmenté, l’intelligence artificielle, et tout ce qui sera par la suite dénommé « cyber-culture »,
  • des innovations informatiques : les réseaux (par exemple, la commutation de paquets), les micro-computers et les systèmes d’exploitation, les langages informatiques (Lisp, C, etc.),
  • des situations politiques et économiques particulières : la guerre froide (développement des réseaux et de la recherche informatique), les déréglementations des politiques néolibérales américaines et anglaises, notamment, qui permirent une expansion des marchés financiers et donc l’émergence de startups dont la Silicon Valley est l’emblème le plus frappant, puis plus tard l’arrivée de la « bulle Internet », etc.

Le logiciel libre montre la faille

Pour tout changement technologique, il faut penser les choses de manière globale. Ne jamais se contenter de les isoler comme des émergences sporadiques qui auraient révolutionné tout un contexte par un jeu de dominos. Parfois les enchaînements n’obéissent à aucun enchaînement historique linéaire et ne sont dus qu’au hasard d’un contexte favorable qu’il faut identifier. On peut se demander quelle part favorable de ce contexte intellectuellement stimulant a permis l’émergence de concepts révolutionnaires, et quelle part a mis en lumière les travers de la « contre-culture dominante » de la future Silicon Valley.

Tel l’œuf et la poule, on peut parler du logiciel libre dont le concept a été formalisé par Richard Stallman2. Ce dernier évoluait dans le milieu high-tech du M.I.T. durant cette période qui vit l’émergence des hackers – voir sur ce point le livre de Steven Lévy, L’Éthique des hackers3. Dans le groupe de hackers dont R. Stallman faisait partie, certains se disputaient les programmes de Machines Lisp4. Deux sociétés avaient été fondées, distribuant ce type de machines. Le marché tacite qui était passé : faire en sorte que tous les acteurs (l’université et ces entreprises) puissent profiter des améliorations apportées par les uns et les autres. Néanmoins, une firme décida de ne plus partager, accusant l’université de fausser la concurrence en reversant ses améliorations à l’autre entreprise. Cet événement, ajouté à d’autres épisodes aussi peu glorieux dans le monde des hackers, amena Richard Stallman à formaliser juridiquement l’idée qu’un programme puisse non seulement être partagé et amélioré par tous, mais aussi que cette caractéristique puisse être virale et toucher toutes les améliorations et toutes les versions du programme.

Extrait de l'expolibre de l'APRIL

Extrait de l’expolibre de l’APRIL

En fait, le logiciel libre est doublement révolutionnaire. Il s’oppose en premier lieu à la logique qui consiste à privatiser la connaissance et l’usage pour maintenir les utilisateurs dans un état de dépendance et établir un monopole basé uniquement sur le non-partage d’un programme (c’est-à-dire du code issu d’un langage informatique la plupart du temps connu de tous). Mais surtout, il s’oppose au contexte dont il est lui-même issu : un monde dans lequel on pensait initier des modèles économiques basés sur la capacité de profit que représente l’innovation technologique. Celle-ci correspondant à un besoin, elle change le monde mais ne change pas le modèle économique de la génération de profit par privatisation de la production. Or, avec le logiciel libre, l’innovation, ou plutôt le programme, ne change rien de lui-même : il est appelé à être modifié, diffusé et amélioré par tous les utilisateurs qui, parce qu’ils y participent, améliorent le monde et partagent à la fois l’innovation, son processus et même le domaine d’application du programme. Et une fois formalisé en droit par le concept de licence libre, cela s’applique désormais à bien d’autres productions que les seuls programmes informatiques : les connaissances, la musique, la vidéo, le matériel, etc.

Le logiciel libre représente un épisode disruptif dans le story telling des Silicon Valley et des Steve Jobs du monde entier. Il correspond à un moment où, dans cette logique de conversion des techno-utopistes au capitalisme, la principale faille fut signalée : l’aliénation des utilisateurs des technologies. Et le remède fut compris : pour libérer les utilisateurs, il faut qu’il participent eux-mêmes en partageant les connaissances et la contrepartie de ce partage est l’obligation du partage. Et on sait, depuis lors, que ce modèle alternatif n’empêche nullement le profit puisque celui-ci se loge dans l’exercice des connaissances (l’expertise est monnayable) ou dans la plus-value elle-même de programmes fortement innovants qui permettent la production de services ou de nouveaux matériels, etc.

Économie du partage ?

Il faut comprendre, néanmoins, que les fruits de l’intellectualisme californien des seventies n’étaient pas tous intentionnellement tournés vers le dieu Capital, un peu à la manière dont Mark Zuckerberg a fondé Facebook en s’octroyant cette fonction salvatrice, presque morale, de facilitateur de lien social. Certains projets, voire une grande majorité, partaient réellement d’une intention parfaitement en phase avec l’idéal d’une meilleure société fondée sur le partage et le bien commun. La plupart du temps, ils proposaient un modèle économique fondé non pas sur les limitations d’usage (payer pour avoir l’exclusivité de l’utilisation) mais sur l’adhésion à l’idéologie qui sous-tend l’innovation. Certains objets techniques furent donc des véhicules d’idéologie.

Dans les années 1973-1975, le projet Community Memory5 véhiculait de l’idéologie. Ses fondateurs, en particulier Lee Felsenstein (inventeur du premier ordinateur portable en 1981), se retrouvèrent par la suite au Homebrew Computer Club, le club d’informatique de la Silicon Valley naissante parmi lesquels on retrouva plus tard Steve Jobs. La Silicon Valley doit beaucoup à ce club, qui regroupa, à un moment ou à un autre, l’essentiel des hackers californiens. Avec la Community Memory, l’idée était de créer un système de communication non hiérarchisé dont les membres pouvaient partager de l’information de manière décentralisée. Community Memory utilisait les services de Resource One, une organisation non gouvernementale crée lors de la crise de 1970 et l’invasion américaine du Cambodge. Il s’agissait de mettre en place un accès à un calculateur pour tous ceux qui se reconnaissaient dans le mouvement de contre-culture de l’époque. Avec ce calculateur (Resource One Generalized Information Retrieval System – ROGIRS), des terminaux maillés sur le territoire américain et les lignes téléphoniques WATTS, les utilisateurs pouvaient entrer des informations sous forme de texte et les partager avec tous les membres de la communauté, programmeurs ou non, à partir de terminaux en accès libre. Il s’agissait généralement de petites annonces, de mini-tracts, etc. dont les mots-clé permettaient le classement.

Community Memory Project 1975 Computer History Museum Mountain View California CC By Sa Wikipedia

Pour Lee Felsenstein, le principal intérêt du projet était de démocratiser l’usage de l’ordinateur, en réaction au monde universitaire ou aux élus des grandes entreprises qui s’en réservaient l’usage. Mais les caractéristiques du projet allaient beaucoup plus loin : pas de hiérarchie entre utilisateurs, respect de l’anonymat, aucune autorité ne pouvait hiérarchiser l’information, un accès égalitaire à l’information. En cela, le modèle s’opposait aux modèles classiques de communication par voie de presse, elle-même dépendante des orientations politiques des journaux. Il s’opposait de même à tout contrôle de l’État, dans un climat de méfiance entretenu par les épisodes de la Guerre du Vietnam ou le scandale du WaterGate. Ce système supposait donc, pour y accéder, que l’on accepte :

  1. de participer à et d’entrer dans une communauté et
  2. que les comptes à rendre se font au sein de cette communauté indépendamment de toute structure politique et surtout de l’État. Le système de pair à pair s’oppose frontalement à tout moyen de contrôle et de surveillance externe.

Quant au fait de payer quelques cents pour écrire (entrer des informations), cela consistait essentiellement à couvrir les frais d’infrastructure. Ce don participatif à la communauté finissait de boucler le cercle vertueux de l’équilibre économique d’un système que l’on peut qualifier d’humaniste.

Si beaucoup de hackers avaient intégré ce genre de principes et si Internet fut finalement conçu (pour sa partie non-militaire) autour de protocoles égalitaires, la part libertarienne et antiétatiste ne fut pas toujours complètement (et aveuglément) acceptée. L’exemple du logiciel libre le montre bien, puisqu’il s’agit de s’appuyer sur une justice instituée et réguler les usages.

Pour autant, combinée aux mécanismes des investissements financiers propres à la dynamique de la Silicon Valley, la logique du « moins d’État » fini par l’emporter. En l’absence (volontaire ou non) de principes clairement formalisés comme ceux du logiciel libre, les sociétés high-tech entrèrent dans un système concurrentiel dont les motivations consistaient à concilier le partage communautaire, l’indépendance vis-à-vis des institutions et la logique de profit. Le résultat ne pouvait être autre que la création d’un marché privateur reposant sur la mise en commun des pratiques elles-mêmes productrices de nouveaux besoins et de nouveaux marchés. Par exemple, en permettant au plus grand nombre possible de personnes de se servir d’un ordinateur pour partager de l’information, l’informatique personnelle devenait un marché ouvert et prometteur. Ce n’est pas par hasard que la fameuse « Lettre aux hobbyistes » de Bill Gates fut écrite en premier lieu à l’intention des membres du Homebrew Computer Club : le caractère mercantile et (donc) privateur des programmes informatiques est la contrepartie obligatoire, la conciliation entre les promesses d’un nouveau monde technologique a-politique et le marché capitaliste qui peut les réaliser.

C’est de ce bain que sortirent les principales avancées informatiques des années 1980 et 1990, ainsi que le changement des pratiques qu’elles finirent par induire dans la société, de la gestion de nos comptes bancaires aux programmes de nos téléphones portables.

Piller le code, imposer des usages

À la fin des années 1990, c’est au nom de ce réalisme capitaliste, que les promoteurs de l’Open Source Initiative avaient compris l’importance de maintenir des codes sources ouverts pour faciliter un terreau commun permettant d’entretenir le marché. Ils voyaient un frein à l’innovation dans les contraintes des licences du logiciel libre tel que le proposaient Richard Stallman et la Free Software Foundation (par exemple, l’obligation de diffuser les améliorations d’un logiciel libre sous la même licence, comme l’exige la licence GNU GPL – General Public License). Pour eux, l’ouverture du code est une opportunité de création et d’innovation, ce qui n’implique pas forcément de placer dans le bien commun les résultats produits grâce à cette ouverture. Pas de fair play : on pioche dans le bien commun mais on ne redistribue pas, du moins, pas obligatoirement.

Les exemples sont nombreux de ces entreprises qui utilisent du code source ouvert sans même participer à l’amélioration de ce code, voire en s’octroyant des pans entiers de ce que des généreux programmeurs ont choisi de verser dans le bien commun. D’autres entreprises trouvent aussi le moyen d’utiliser du code sous licence libre GNU GPL en y ajoutant tant de couches successives de code privateur que le système final n’a plus rien de libre ni d’ouvert. C’est le cas du système Android de Google, dont le noyau est Linux.

Jamais jusqu’à aujourd’hui le logiciel libre n’avait eu de plus dur combat que celui non plus de proposer une simple alternative à informatique privateur, mais de proposer une alternative au modèle économique lui-même. Pas seulement l’économie de l’informatique, dont on voudrait justement qu’il ne sorte pas, mais un modèle beaucoup plus général qui est celui du pillage intellectuel et physique qui aliène les utilisateurs et, donc, les citoyens. C’est la raison pour laquelle le discours de Richard Stallman est un discours politique avant tout.

La fameuse dualité entre open source et logiciel libre n’est finalement que triviale. On n’a pas tort de la comparer à une querelle d’église même si elle reflète un mal bien plus général. Ce qui est pillé aujourd’hui, ce n’est plus seulement le code informatique ou les libertés des utilisateurs à pouvoir disposer des programmes. Même si le principe est (très) loin d’être encore communément partagé dans l’humanité, le fait de cesser de se voir imposer des programmes n’est plus qu’un enjeu secondaire par rapport à une nouvelle voie qui se dévoile de plus en plus : pour maintenir la pression capitaliste sur un marché verrouillé par leurs produits, les firmes cherchent désormais à imposer des comportements. Elles ne cherchent plus à les induire comme on pouvait dire d’Apple que le design de ses produits provoquait un effet de mode, une attitude « cool ». Non : la stratégie a depuis un moment déjà dépassé ce stade.

Un exemple révélateur et particulièrement cynique, la population belge en a fait la terrible expérience à l’occasion des attentats commis à Bruxelles en mars 2016 par de sombres crétins, au prix de dizaines de morts et de centaines de blessés. Les médias déclarèrent en chœur, quelques heures à peine après l’annonce des attentats, que Facebook déclenchait le « Safety Check ». Ce dispositif propre à la firme avait déjà été éprouvé lors des attentats de Paris en novembre 2015 et cet article de Slate.fr en montre bien les enjeux. Avec ce dispositif, les personnes peuvent signaler leur statut à leurs amis sur Facebook en situation de catastrophe ou d’attentat. Qu’arrive-t-il si vous n’avez pas de compte Facebook ou si vous n’avez même pas l’application installée sur votre smartphone ? Vos amis n’ont plus qu’à se consumer d’inquiétude pour vous.

Facebook safety check fr

Facebook safety check fr

La question n’est pas tant de s’interroger sur l’utilité de ce dispositif de Facebook, mais plutôt de s’interroger sur ce que cela implique du point de vue de nos comportements :

  • Le devoir d’information : dans les médias, on avait l’habitude, il y a encore peu de temps, d’avoir à disposition un « numéro vert » ou un site internet produits par les services publics pour informer la population. Avec les attentats de Bruxelles, c’est le « Safety Check » qui fut à l’honneur. Ce n’est plus à l’État d’assurer la prise en charge de la détresse, mais c’est à Facebook de le faire. L’État, lui, a déjà prouvé son impuissance puisque l’attentat a eu lieu, CQFD. On retrouve la doctrine du « moins d’État ».
  • La morale : avec la crainte qu’inspire le contexte du terrorisme actuel, Facebook joue sur le sentiment de sollicitude et propose une solution technique à un problème moral : ai-je le devoir ou non, envers mes proches, de m’inscrire sur Facebook ?
  • La norme : le comportement normal d’un citoyen est d’avoir un smartphone, de s’inscrire sur Facebook, d’être en permanence connecté à des services qui lui permettent d’être localisé et tracé. Tout comportement qui n’intègre pas ces paramètres est considéré comme déviant non seulement du point de vue moral mais aussi, pourquoi pas, du point de vue sécuritaire.

Ce cas de figure est extrême mais son principe (conformer les comportements) concerne des firmes aussi gigantesques que Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft (GAFAM) et d’autres encore, parmi les plus grandes capitalisations boursières du monde. Ces dernières sont aujourd’hui capables d’imposer des usages et des comportements parce qu’elles proposent toutes une seule idéologie : leurs solutions techniques peuvent remplacer plus efficacement les pouvoirs publics à la seule condition d’adhérer à la communauté des utilisateurs, de « prendre la citoyenneté » Google, Apple, Facebook, Microsoft. Le rêve californien de renverser le Léviathan est en train de se réaliser.

Vers le capitalisme de surveillance

Ce mal a récemment été nommé par une professeure de Harvard, Shoshana Zuboff dans un article intitulé « Big Other : Surveillance Capitalism and the Prospects of an Information Civilization »6. S. Zuboff analyse les implications de ce qu’elle nomme le « capitalisme de surveillance » dans notre société connectée.

L’expression a récemment été reprise par Aral Balkan, dans un texte traduit sur le Framablog intitulé : « La nature du ‘soi’ à l’ère numérique ». A. Balkan interroge l’impact du capitalisme de surveillance sur l’intégrité de nos identités, à travers nos pratiques numériques. Pour le citer :

La Silicon Valley est la version moderne du système colonial d’exploitation bâti par la Compagnie des Indes Orientales, mais elle n’est ni assez vulgaire, ni assez stupide pour entraver les individus avec des chaînes en fer. Elle ne veut pas être propriétaire de votre corps, elle se contente d’être propriétaire de votre avatar. Et maintenant, (…) plus ces entreprises ont de données sur vous, plus votre avatar est ressemblant, plus elles sont proches d’être votre propriétaire.

C’est exactement ce que démontre S. Zuboff (y compris à travers toute sa bibliographie). Dans l’article cité, à travers l’exemple des pratiques de Google, elle montre que la collecte et l’analyse des données récoltées sur les utilisateurs permet l’émergence de nouvelles formes contractuelles (personnalisation, expérience immersive, etc.) entre la firme et ses utilisateurs. Cela induit des mécanismes issus de l’extraction des données qui débouchent sur deux principes :

  • la marchandisation des comportements : par exemple, les sociétés d’assurance ne peuvent que s’émouvoir des données géolocalisées des véhicules ;
  • le contrôle des comportements : il suffit de penser, par exemple, aux applications de e-health promues par des assurances-vie et des mutuelles, qui incitent l’utilisateur à marcher X heures par jour.

Dans un article paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 24 mars 2016 (« The Secrets of Surveillance Capitalism »), S. Zuboff relate les propos de l’analyste (de données) en chef d’une des plus grandes firmes de la Silicon Valley :

Le but de tout ce que nous faisons est de modifier le comportement des gens à grande échelle. Lorsqu’ils utilisent nos applications, nous pouvons enregistrer leurs comportements, identifier les bons et les mauvais comportements, et développer des moyens de récompenser les bons et pénaliser les mauvais.

Pour S. Zuboff, cette logique d’accumulation et de traitement des données aboutit à un projet de surveillance lucrative qui change radicalement les mécanismes habituels entre l’offre et la demande du capitalisme classique. En cela, le capitalisme de surveillance modifie radicalement les principes de la concurrence libérale qui pensait les individus autonomes et leurs choix individuels, rationnels et libres, censés équilibrer les marchés. Qu’on ait adhéré ou non à cette logique libérale (plus ou moins utopiste, elle aussi, sur certains points) le fait est que, aujourd’hui, ce capitalisme de surveillance est capable de bouleverser radicalement les mécanismes démocratiques. J’aurai l’occasion de revenir beaucoup plus longuement sur le capitalisme de surveillance dans le second volet des Nouveaux Léviathans, mais on peut néanmoins affirmer sans plus d’élément qu’il pose en pratique des questions politiques d’une rare envergure.

Ce ne serait rien, si, de surcroît certains décideurs politiques n’étaient particulièrement pro-actifs, face à cette nouvelle forme du capitalisme. En France, par exemple, la première version du projet de Loi Travail soutenu par la ministre El Khomri en mars 2016 entrait parfaitement en accord avec la logique du capitalisme de surveillance. Dans la première version du projet, au chapitre Adaptation du droit du travail à l’ère numérique, l’article 23 portait sur les plateformes collaboratives telles Uber. Cet article rendait impossible la possibilité pour les « contributeurs » de Uber (les chauffeurs VTC) de qualifier leur emploi au titre de salariés de cette firme, ceci afin d’éviter les luttes sociales comme les travailleurs de Californie qui se sont retournés contre Uber dans une bataille juridique mémorable. Si le projet de loi El Khomri cherche à éliminer le salariat du rapport entre travail et justice, l’enjeu dépasse largement le seul point de vue juridique.

Google est l’un des actionnaires majoritaires de Uber, et ce n’est pas pour rien : d’ici 5 ou 6 ans, nous verrons sans doute les premières voitures sans chauffeur de Google arriver sur le marché. Dès lors, que faire de tous ces salariés chauffeurs de taxi ? La meilleure manière de s’en débarrasser est de leur supprimer le statut de salariés : en créant une communauté de contributeurs Uber à leur propre compte , il devient possible de se passer des chauffeurs puisque ce métier n’existera plus (au sens de corporation) ou sera en voie d’extinction. Ce faisant, Uber fait d’une pierre deux coups : il crée aussi une communauté d’utilisateurs, habitués à utiliser une plate-forme de service de voiturage pour accomplir leurs déplacements. Uber connaît donc les besoins, analyse les déplacements, identifie les trajets et rassemble un nombre incroyable de données qui prépareront efficacement la venue de la voiture sans chauffeur de Google. Que cela n’arrange pas l’émission de pollution et empêche de penser à des moyens plus collectifs de déplacement n’est pas une priorité (quoique Google a déjà son service de bus).

Il faut dégoogliser !

Parmi les moyens qui viennent à l’esprit pour s’en échapper, on peut se demander si le capitalisme de surveillance est soluble dans la bataille pour le chiffrement qui refait surface à l’occasion des vagues terroristes successives. L’idée est tentante : si tous les utilisateurs étaient en mesure de chiffrer leurs communications, l’extraction de données de la part des firmes n’en serait que contrariée. Or, la question du chiffrement n’est presque déjà plus d’actualité que pour les représentants politiques en mal de sensations. Tels certains ministres qui ressassent le sempiternel refrain selon lequel le chiffrement permet aux terroristes de communiquer.

Outre le fait que la pratique « terroriste » du chiffrement reste encore largement à prouver, on se rappelle la bataille récente entre le FBI et Apple dans le cadre d’une enquête terroriste, où le FBI souhaitait obtenir de la part d’Apple un moyen (exploitation de backdoor) de faire sauter le chiffrement d’un IPhone. Le FBI ayant finalement trouvé une solution alternative, que nous apprend cette dispute ? Certes, Apple veut garder la confiance de ses utilisateurs. Certes, le chiffrement a bien d’autres applications bénéfiques, en particulier lorsqu’on consulte à distance son compte en banque ou que l’on transfère des données médicales. Dès lors, la mesure est vite prise entre d’un côté des gouvernements cherchant à déchiffrer des communications (sans même être sûr d’y trouver quoi que ce soit d’intéressant) et la part gigantesque de marché que représente le transfert de données chiffrées. Peu importe ce qu’elles contiennent, l’essentiel est de comprendre non pas ce qui est échangé, mais qui échange avec qui, pour quelles raisons, et comment s’immiscer en tant qu’acteur de ces échanges. Ainsi, encore un exemple parmi d’autres, Google a déployé depuis longtemps des systèmes de consultation médicale à distance, chiffrées bien entendu : « si vous voulez un tel service, nous sommes capables d’en assurer la sécurité, contrairement à un État qui veut déchiffrer vos communications ». Le chiffrement est un élément essentiel du capitalisme de surveillance, c’est pourquoi Apple y tient tant : il instaure un degré de confiance et génère du marché.

Apple : Kids, don’t do drugs

Apple : Kids, don’t do drugs

Nous pourrions passer en revue plusieurs systèmes alternatifs qui permettraient de s’émanciper plus ou moins du capitalisme de surveillance. Les solutions ne sont pas uniquement techniques : elles résident dans le degré de connaissance des enjeux de la part des populations. Il ne suffit pas de ne plus utiliser les services de courriel de Google, surtout si on apprécie l’efficacité de ce service. Il faut se poser la question : « si j’ai le choix d’utiliser ou non Gmail, dois-je pour autant imposer à mon correspondant qu’il entre en relation avec Google en me répondant à cette adresse ? ». C’est exactement le même questionnement qui s’impose lorsque j’envoie un document en format Microsoft en exigeant indirectement de mon correspondant qu’il ait lui aussi le même logiciel pour l’ouvrir.

L’enjeu est éthique. Dans la Règle d’Or, c’est la réciprocité qui est importante (« ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse »). Appliquer cette règle à nos rapports technologiques permet une prise de conscience, l’évaluation des enjeux qui dépasse le seul rapport individuel, nucléarisé, que j’ai avec mes pratiques numériques et que le capitalisme de surveillance cherche à m’imposer. Si je choisis d’installer sur mon smartphone l’application de géolocalisation que m’offre mon assureur en guise de test contre un avantage quelconque, il faut que je prenne conscience que je participe directement à une mutation sociale qui imposera des comportements pour faire encore davantage de profits. C’est la même logique à l’œuvre avec l’ensemble des solutions gratuites que nous offrent les GAFAM, à commencer par le courrier électronique, le stockage en ligne, la cartographie et la géolocalisation.

Faut-il se passer de toutes ces innovations ? Bien sûr que non ! le retranchement anti-technologique n’est jamais une solution. D’autant plus qu’il ne s’agit pas non plus de dénigrer les grands bienfaits d’Internet. Par contre, tant que subsisteront dans l’ADN d’Internet les concepts d’ouverture et de partage, il sera toujours possible de proposer une alternative au capitalisme de surveillance. Comme le phare console le marin dans la brume, le logiciel libre et les modèles collaboratifs qu’il véhicule représentent l’avenir de nos libertés. Nous ne sommes plus libres si nos comportements sont imposés. Nous ne sommes pas libres non plus dans l’ignorance technologique.

Il est donc plus que temps de Dégoogliser Internet en proposant non seulement d’autres services alternatifs et respectueux des utilisateurs, mais surtout les moyens de multiplier les solutions et décentraliser les usages. Car ce qu’il y a de commun entre le capitalisme classique et le capitalisme de surveillance, c’est le besoin centralisateur, qu’il s’agisse des finances ou des données. Ah ! si tous les CHATONS du monde pouvaient se donner la patte…

Cet article est sous Licence Art Libre 1.3

Retrouvez l’ensemble des articles au format epub, ou sur le blog de Framasoft.

  1. Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand un homme d’influence, Trad. Fr., Caen : C&F Éd., 2012.
  2. Richard M. Stallman, Sam Williams, Christophe Masutti, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre. Une biographie autorisée, Paris : Eyrolles/Framasoft, 2010.
  3. Steven Lévy, L’Éthique des hackers, Paris : Globe, 2013, pp.–169 sq.
  4. Voir Richard Stallman et la révolution du logiciel libre, op.&nbscit., chap. 7.
  5. On peut aussi se reporter à Bob Doub, « Community Memory : Precedents in Social Media and Movements », Computer History Museum, 2016.
  6. Shoshana Zuboff, « Big Other : Surveillance Capitalism and the Prospects of an Information Civilization », Journal of Information Technology, 30, 2015, pp. 75-89.